David Ruelle (Professeur de physique théorique) milite depuis les années 70 pour un élargissement du domaine d’application des enseignements de la mécanique quantique et plus particulièrement ceux qui sont liés à la « dépendance sensitive des conditions initiales ».
Autrement dit la théorie du chaos, dont l’exemple le plus connu est « l’effet papillon » (un battement d’ailes de papillon pourrait modifier le temps global, si on attendait de voir se développer ses effets sur huit à quinze jours...).
Conséquence philosophique importante d’un tel phénomène : une cause très petite peut avoir des effets très importants si on attend suffisamment longtemps. De grands effets que l’on ne peut pas prédire.
Ce phénomène rend ainsi compte du hasard que nous rencontrons dans la vie de tous les jours et montre de façon imparable que le monde est imprédictible.
Cela signifie que les théories et les modèles économiques déterministes sont à prendre avec beaucoup de précautions, les exemples récents liés à la dématérialisation des supports et Internet sont un bon exemple.
Cependant il existe aussi des mécanismes régulateurs, mécanismes qui modifient l’imprévisibilité du futur, mécanismes que l’on tente de mettre en place aujourd’hui pour tenter de comprendre et maîtriser l’insolente spontanéité d’Internet et d’un possible nouveau marché de la musique « digitale ».
Ce que l’on tente de faire, c’est de construire un modèle économique, en indiquant ce que l’on met à l’intérieur (comme loi d’évolution du modèle), ce que l’on met à l’extérieur (comme influences).
Ainsi les majors aspirent à être un système stable, donc prédictible à long terme. S’il est stable, vous pouvez prendre des décisions une fois pour toutes et laisser aller le système. S’il y a dépendance sensitive des conditions initiales, cela signifie que vous devez le contrôler régulièrement et injecter des corrections le remettant sur les rails.
Ainsi tous les professionnels du disque essaient de réduire au minimum l’imprédictibilité artistique (artistes, tendance, genre…).
Chacun s’attache à une tentative de détermination, et de recensement des « habitus » de telle ou telle « tribu », matrice particulière de pratiques, de codes, de goûts et d’opinions, décrite par Pierre Bourdieu. Malheureusement le plus souvent c’est à son propre « champ », son propre espace de concurrence que ceux-ci restent attachés, il en est ainsi, tant du parisianisme d’une majorité des « artistiques » que de la maîtrise de la « France d’en bas » des programmateurs radio des réseaux nationaux.
Mais si Bourdieu affirme que l’individu est le produit d’une extériorité sociale consignée dans nos têtes, il n’y a pas là, également pour lui, de déterminisme implacable ne laissant aucune place à la liberté individuelle. Bourdieu estimait que cette distanciation par rapport aux règles du jeu était en particulier l’apanage des artistes.
On peut donc penser que c’est aux indépendants de repérer ces « distanciations », ces battements d’ailes de papillons, car c’est dans la distance critique que résident la liberté, l’agir, et la capacité de faire de vrai choix.
François Millet